Radio-Canada va-t-elle plus vite que la musique?

Radio-Canada se prépare à pilonner 151 000 disques compacts de sa musicothèque d’ici le 31 mars, dans la foulée de son déménagement prévu en 2020 dans des espaces plus exigus. La société d’État affirme que c’est la Loi sur le droit d’auteur qui l’oblige à procéder ainsi. Radio-Canada veut dématérialiser l’ensemble de sa collection d’environ 210 000 disques compacts, et affirme que la Loi l’empêche de donner ensuite la copie physique des disques à des organismes intéressés. Pourtant, la Société du droit de reproduction des auteurs, compositeurs et éditeurs au Canada (SODRAC) soutient de son côté que des arrangements seraient possibles pour sauver cette collection.

Selon des sources à Radio-Canada, la direction voulait d’abord détruire l’ensemble des quelque 210 000 disques compacts de la collection. La direction a ensuite avancé qu’elle pourrait donner à un organisme qualifié les quelque 60 000 disques qu’elle possède en double. Faisant suite à une rencontre avec certains membres de son personnel, la Société Radio-Canada a permis jeudi au personnel de la musicothèque d’extraire les enregistrements de valeur ou rares pour les conserver.

Or, le directeur général de la SODRAC, Alain Lauzon, affirme qu’un arrangement serait possible pour sauvegarder l’ensemble de la collection et lui faire prendre le chemin d’une institution à vocation éducative et culturelle. « Radio-Canada ne nous a pas contactés », dit-il.

Pour Emmanuelle Lamarre-Cliche, la première directrice de la Nouvelle Maison de Radio-Canada et des projets spéciaux, « le simple fait d’être en contravention avec la Loi », en donnant les collections, justifie la décision de les détruire. M. Lauzon dit pourtant qu’il serait ouvert à discuter avec la direction sur la question des droits d’auteur sur ces disques, pour arriver à un arrangement qui n’entraînerait pas nécessairement de frais pour Radio-Canada, avance-t-il. Il croit également que des arrangements avec les producteurs, qui ont également des droits sur les bandes maîtresses des disques, pourraient être possibles.

Déjà, l’artiste Michel Rivard a dit souhaiter, dans un article publié sur le site de Radio-Canada, que ces disques prennent plutôt le chemin des bibliothèques.

Mais il faudrait que les représentants de la société d’État mettent le temps et l’énergie nécessaires dans ces discussions, dit M. Lauzon.

« La très grande majorité des CD de l’inventaire de Radio-Canada est liée à des droits d’auteur détenus par des ayants droit internationaux. Compte tenu de l’ampleur de l’inventaire, l’opération de libération des droits auprès d’un grand nombre d’intervenants à travers le monde aurait représenté un processus coûteux s’étalant sur une longue période. Dans cette perspective, contacter la SODRAC et d’autres détenteurs locaux n’aurait touché qu’une faible partie de l’inventaire », dit Marc Pichette, premier directeur des Relations publiques et de la promotion de Radio-Canada. L’évaluation du coût de la destruction serait, pour sa part, « concurrentielle ».

« Il faut comprendre que les CD n’ont pas une vie éternelle, dit Mme Emmanuelle Lamarre-Cliche. C’est quand même une belle nouvelle pour Radio-Canada de conserver ce patrimoine de façon numérique. Pour ce qui est du support physique, le détruire n’est pas notre premier choix, mais on doit se conformer à la loi », dit-elle.

Plusieurs employés se sont insurgés cette semaine de l’absurdité de l’application de la Loi dans ce cas spécifique. « Ce n’est pas vrai qu’on va laisser faire ça sans dire un mot », dit un employé de la musicothèque qui requiert l’anonymat par peur de représailles. Radio-Canada possède une immense collection de disques compacts dans les domaines de la musique classique, du populaire, du folk, du jazz.

Plusieurs des disques de la collection de Radio-Canada ont été fournis gratuitement par les producteurs. D’autres ont été payés, et ce, à un coût pouvant atteindre 25 dollars chacun, témoigne encore un employé de la musicothèque.

 

Partitions et vinyles

Le pilonnage annoncé ne concerne pas l’ensemble de ce que possède Radio-Canada dans sa musicothèque. Au mois de janvier, un appel d’intérêt a été lancé pour les organismes désireux de récupérer les partitions musicales commerciales de Radio-Canada. Dans le cadre de cet appel d’intérêt, Radio-Canada privilégie les organismes canadiens, à vocation éducative et culturelle, qui vont assurer le rayonnement des collections, et qui s’engagent à ne pas les vendre ou les utiliser pour la revente, précise Mme Lamarre-Cliche. La société d’État compte encore se départir, au cours des prochains mois, d’accessoires et de meubles, ainsi que de ses quelque 200 000 disques vinyles et 70 000 78 tours. À la musicothèque, on précise que ces collections de vinyles et de 78 tours seront soumises à un appel d’intérêt parce qu’elles ne seront pas numérisées.


par Carole Montpetit pour Le Devoir